Technologies numériques et IA pour les troubles DYS : un essor prometteur… à manier avec prudence
Les technologies numériques et l’intelligence artificielle (IA) prennent une place croissante dans l’éducation inclusive. L’OCDE souligne que des outils d’assistive technology et des solutions d’IA sont désormais testés pour repérer plus tôt les difficultés, personnaliser les apprentissages et mieux soutenir les élèves ayant des besoins éducatifs particuliers, dont les élèves présentant des troubles DYS.
Parmi ces initiatives, l’entreprise française Poppins (anciennement Mila) se distingue avec un serious game musical destiné aux enfants dyslexiques, développé en lien étroit avec la recherche clinique.
Mais si ces innovations ouvrent des perspectives enthousiasmantes, elles exigent aussi une vigilance accrue : validation scientifique, protection des données, accessibilité, formation des enseignants, et surtout rappel constant d’un principe central : les outils numériques ne remplacent pas l’accompagnement professionnel, ils le complètent.
1. L’essor de l’IA dans l’éducation inclusive
Dans un papier de 2025, l’OCDE analyse comment l’IA peut soutenir les élèves à besoins éducatifs particuliers (SEN / BEP) : en repérant des signaux précoces de difficulté, en adaptant les supports pédagogiques ou en facilitant la communication entre les différents acteurs de la scolarité.
Ces outils s’inscrivent dans une tendance plus large : la transformation numérique des systèmes éducatifs, avec une attention accrue à l’inclusion et à l’équité.
1.1. Des outils pour repérer plus tôt les difficultés
Les solutions d’IA appliquées aux troubles DYS cherchent par exemple à :
- analyser des erreurs de lecture ou de langage oral ;
- mesurer la vitesse de lecture, la précision, les pauses ;
- observer les schémas d’erreurs caractéristiques de certains troubles ;
- détecter des signaux faibles pouvant justifier un bilan orthophonique ou psychologique.
Ces outils ne posent pas de diagnostic : ils servent de premier niveau d’alerte, permettant de repérer plus tôt les élèves qui pourraient bénéficier d’une évaluation spécialisée.
1.2. Vers des interventions plus individualisées
En parallèle, d’autres solutions numériques proposent des programmes d’entraînement sur mesure :
- exercices gradués de conscience phonologique et de décodage pour la dyslexie ;
- outils de prédiction de mots et de dictée vocale pour la dysorthographie ou la dysgraphie ;
- plateformes de communication visuelle ou pictographique pour les troubles du langage oral ;
- tutoriels adaptatifs qui ajustent la difficulté selon les performances de l’élève.
Grâce à l’IA, ces systèmes peuvent analyser les réponses, ajuster le niveau en temps réel et offrir un feedback immédiat, particulièrement utile pour des enfants qui ont besoin de répétition, de renforcement positif et de progression progressive.
1.3. Mieux coordonner les acteurs autour de l’élève
Enfin, les technologies numériques facilitent la circulation de l’information :
- carnets de suivi partagés entre famille, école et thérapeutes ;
- rapports automatiques synthétisant les progrès et points d’alerte ;
- espaces en ligne sécurisés pour échanger des documents ou des consignes.
Utilisées avec discernement, ces fonctionnalités peuvent rendre les parcours plus lisibles et soutenir le travail en réseau autour des enfants DYS.
2. Poppins (ex-Mila) : un serious game musical pour la dyslexie
Parmi les innovations les plus commentées figure l’entreprise française Poppins, anciennement connue sous le nom de Mila. Cette société développe des thérapies digitales pour les troubles DYS, basées sur les interactions entre musique et développement cognitif.
2.1. Le concept : la musique au service de la lecture
L’application Poppins propose un serious game (jeu sérieux) qui utilise des exercices rythmiques et musicaux pour entraîner des compétences impliquées dans la lecture :
- perception et reproduction du rythme ;
- attention auditive et sélective ;
- segmentation des sons ;
- coordination audio-motrice.
Cette approche s’appuie sur des travaux de recherche montrant que, chez certains enfants dyslexiques, le traitement temporel et rythmique est altéré. En stimulant ces capacités via la musique, on peut renforcer les réseaux cérébraux impliqués dans la lecture.
2.2. Une application pensée comme complément au suivi orthophonique
Selon les informations disponibles, Poppins s’adresse aux enfants présentant des troubles spécifiques des apprentissages, en particulier la dyslexie. L’application est conçue pour être utilisée :
- en attente d’une prise en charge orthophonique ;
- en complément d’un suivi déjà en place ;
- sur une durée suffisante pour bénéficier de la répétition des exercices.
Le fait que Poppins ait obtenu le marquage CE et que ses effets aient fait l’objet d’études cliniques publiées est un point important : toutes les applications éducatives ne disposent pas d’un tel niveau de validation.
2.3. Des résultats cliniques encourageants
Les essais cliniques menés autour du jeu (initialement Mila-Learn) montrent des améliorations significatives de la vitesse et de la précision de lecture chez des enfants dyslexiques, comparativement à un groupe contrôle. Ces données ont été publiées dans des revues scientifiques spécialisées et ont contribué à la reconnaissance de l’application comme dispositif médical numérique.
Pour autant, même avec des résultats positifs, Poppins reste un outil d’entraînement parmi d’autres. C’est la cohérence avec le projet thérapeutique global, défini par les professionnels de santé, qui fait la différence.
3. Les atouts des solutions numériques pour les enfants DYS
Lorsqu’elles sont choisies avec discernement, les technologies numériques offrent plusieurs bénéfices concrets pour les enfants ayant des troubles DYS.
3.1. Accessibilité et flexibilité
Les applications peuvent être utilisées :
- à domicile, en complément du travail scolaire ;
- en classe, dans des temps dédiés ;
- en séances, en support du travail thérapeutique.
Cette flexibilité permet de multiplier les occasions d’entraînement sans alourdir la logistique pour les familles.
3.2. Motivation et engagement
Le format ludique des serious games est un atout majeur, surtout pour des enfants qui associent parfois la lecture ou l’écriture à l’échec et à la frustration. Les niveaux, points, défis et univers graphiques renforcent la motivation, à condition que le temps d’écran soit raisonnable et encadré.
3.3. Personnalisation des parcours
Grâce à l’IA, certains outils ajustent automatiquement :
- la difficulté des exercices ;
- la durée des séances ;
- le type de feedback ;
- le rythme de progression.
Cette personnalisation est particulièrement intéressante pour les profils DYS, caractérisés par une grande hétérogénéité des besoins.
4. Les limites et points de vigilance
Face à l’enthousiasme suscité par ces innovations, plusieurs points de vigilance sont rappelés par les experts.
4.1. L’IA ne remplace pas le diagnostic ni la clinique
Aucun outil numérique, même avancé, ne peut se substituer à un bilan complet réalisé par des professionnels (orthophonistes, psychologues, médecins, psychomotriciens, ergothérapeutes). Les applications peuvent signaler des difficultés et suivre des progrès, mais elles ne doivent pas être utilisées pour poser des diagnostics.
4.2. Une validation scientifique indispensable
Toutes les applications disponibles sur le marché ne sont pas équivalentes. Avant d’adopter un outil, il est important de vérifier :
- l’existence d’études indépendantes et publiées ;
- le niveau de preuve (essais contrôlés, taille des échantillons, durée de suivi) ;
- le public réellement concerné (âge, type de trouble, profil d’élèves).
Un outil scientifiquement évalué ne garantit pas qu’il conviendra à tous, mais c’est un gage de sérieux.
4.3. Protection des données et éthique
Ces solutions collectent souvent des données sensibles : performances scolaires, profils d’apprentissage, données de santé. Il est donc essentiel de :
- vérifier la conformité au RGPD ;
- comprendre quelles données sont stockées, où et combien de temps ;
- disposer d’une information claire et d’un consentement éclairé.
4.4. Ne pas laisser le numérique remplacer la relation humaine
Enfin, le risque serait de considérer ces outils comme une réponse à la pénurie de professionnels. Or, la relation thérapeutique, l’observation clinique, l’ajustement fin aux besoins de l’enfant restent irremplaçables. Le numérique ne doit pas devenir une béquille qui masque des besoins en moyens humains.
5. Comment intégrer ces outils dans un parcours DYS ?
Pour que ces technologies soient réellement utiles, il est recommandé de les inscrire dans une démarche structurée.
5.1. Rôle des parents
- se renseigner sur les outils, leurs preuves scientifiques et leurs limites ;
- échanger avec les professionnels qui suivent l’enfant ;
- encadrer les temps d’utilisation pour éviter la surcharge d’écran ;
- observer les effets réels (progression, fatigue, motivation).
5.2. Rôle de l’école
- intégrer certains outils dans les plans d’accompagnement (PAP, PPS) quand cela est pertinent ;
- former les enseignants à leurs usages et limites ;
- veiller à ce que le numérique reste un levier d’inclusion, et non une source supplémentaire d’inégalités.
5.3. Rôle des professionnels de santé
- recommander, quand c’est adapté, des outils validés ;
- encadrer leur mise en œuvre (durée, fréquence, objectifs) ;
- utiliser les données issues des applications comme complément d’observation, et non comme unique critère d’évaluation.
Conclusion : des outils puissants, mais jamais une solution miracle
L’essor des technologies numériques et de l’IA dans le champ des troubles DYS marque une étape importante. Des initiatives comme Poppins, appuyées sur la recherche clinique, montrent qu’il est possible de concevoir des outils efficaces, ludiques et validés pour soutenir les enfants dyslexiques.
Mais en parallèle, les travaux de l’OCDE et de nombreux chercheurs rappellent la nécessité d’une utilisation responsable : évaluer les preuves, protéger les données, former les utilisateurs, garder la relation humaine au centre. Le numérique n’est ni un gadget, ni une baguette magique. C’est un outil au service d’un projet éducatif et thérapeutique global, construit avec et autour de l’enfant.
Sources
- Linsenmayer E. : Leveraging artificial intelligence to support students with special education needs, OECD Artificial Intelligence Papers, No. 46, 2025.
Disponible en ligne : https://www.oecd.org/en/publications/leveraging-artificial-intelligence-to-support-students-with-special-education-needs_1e3dffa9-en.html - Poppins (entreprise) : fiche Wikipédia, consultée en 2025.
Disponible en ligne : https://fr.wikipedia.org/wiki/Poppins_(entreprise) - Poppins : La recherche clinique, site officiel Poppins, consulté en 2025 (résultats d’essais cliniques sur les compétences de lecture des enfants dyslexiques).
Disponible en ligne : https://www.poppins.io/recherche-clinique




