Posture et lecture : une nouvelle piste de rééducation de la dyslexie ?
Une étude publiée en 2025 dans la revue scientifique MDPI propose une approche originale pour accompagner les enfants dyslexiques : combiner entraînement postural et exercices de lecture. Les résultats sont encourageants : après quelques semaines de programme, les enfants améliorent à la fois leur posture et leurs compétences de lecture.
Cette recherche s’appuie sur une hypothèse forte : il existerait un lien entre dysfonctionnements cérébelleux (cervelet, posture, équilibre) et difficultés de lecture chez certains enfants dyslexiques. En d’autres termes, le corps et la lecture seraient plus liés qu’on ne le pense.
Dans cet article, nous revenons sur les principaux enseignements de cette étude, et sur ce qu’elle pourrait changer pour la rééducation de la dyslexie et plus largement des troubles DYS.
1. Pourquoi s’intéresser au lien entre posture et dyslexie ?
La dyslexie est généralement décrite comme un trouble neurodéveloppemental du langage écrit, impactant le décodage, la précision et la fluidité de la lecture. Les prises en charge se concentrent donc, logiquement, sur :
- la conscience phonologique ;
- le décodage grapho-phonémique ;
- la compréhension écrite ;
- l’orthographe et la maîtrise du code écrit.
Cependant, plusieurs travaux ont montré que certains enfants dyslexiques présentent aussi des difficultés motrices et posturales :
- instabilité de la posture debout ;
- équilibre fragile ou fatigable ;
- coordination parfois maladroite ;
- difficultés à maintenir une position assise stable pendant longtemps.
Ces observations ont attiré l’attention sur le rôle possible d’une structure clé du cerveau : le cervelet.
Le rôle du cervelet : bien plus qu’un « organe de l’équilibre »
Le cervelet n’intervient pas uniquement dans l’équilibre. Les recherches récentes montrent qu’il joue un rôle important dans :
- l’automatisation des gestes et des séquences motrices ;
- la coordination et la synchronisation des mouvements ;
- la perception temporelle ;
- la prédiction et l’anticipation des enchaînements ;
- l’automatisation des apprentissages, y compris la lecture.
Chez certains enfants dyslexiques, des difficultés de timing, de rythme ou de coordination pourraient donc affecter à la fois la motricité et les processus de lecture. C’est sur cette base que l’équipe de l’étude publiée dans MDPI a formulé son hypothèse : en travaillant la posture et l’équilibre, on peut soutenir les mécanismes cérébraux impliqués dans la lecture.
2. L’étude 2025 (MDPI) : protocole, participants et méthode
L’étude de 2025 s’intéresse à un groupe d’enfants dyslexiques âgés d’environ 8 à 12 ans. Tous ont reçu un diagnostic de dyslexie posé par des professionnels (orthophonistes, neuropsychologues, médecins), et ne présentent pas de handicap moteur majeur.
Un programme combinant posture et lecture
Les chercheurs ont mis en place un programme intensif sur plusieurs semaines, associant :
- des exercices d’entraînement postural ;
- des exercices ciblés de lecture.
Les enfants participent à plusieurs séances par semaine, durant lesquelles ils alternent des activités corporelles et des tâches de lecture, parfois mêlées dans une même séance.
1. L’entraînement postural
L’entraînement postural comprend par exemple :
- des exercices d’équilibre statique (tenir debout sur une surface instable, maintenir une position déterminée) ;
- des parcours moteurs favorisant la coordination et la proprioception ;
- des activités de renforcement du tonus postural (stabilité du tronc, gainage adapté à l’âge) ;
- des mouvements rythmiques ou bilatéraux (utilisant les deux côtés du corps) qui stimulent la communication entre les deux hémisphères cérébraux.
2. Les exercices de lecture
En parallèle, les enfants réalisent des exercices ciblés sur la lecture :
- lecture à voix haute de mots, phrases et petits textes ;
- travail sur la précision du décodage (éviter confusions de sons ou de lettres) ;
- exercices de rapidité de lecture, adaptés au niveau de chacun ;
- tâches de discrimination visuelle et phonologique ;
- travail de l’attention visuo-spatiale sur la ligne de texte.
Les mesures utilisées
Les chercheurs ont évalué les enfants avant et après le programme sur plusieurs dimensions :
- qualité de la posture (stabilité du tronc, position de la tête, alignement global) ;
- équilibre statique (mesuré par des plateformes ou des tests standardisés) ;
- vitesse et précision de lecture ;
- fluidité et compréhension écrite.
3. Résultats : des progrès en posture et en lecture
Les résultats de cette étude sont très encourageants, aussi bien sur le plan moteur que sur le plan cognitif.
Des progrès significatifs en posture
Après quelques semaines d’entraînement, les enfants montrent :
- une meilleure stabilité debout, avec moins de balancements ou d’oscillations ;
- un meilleur contrôle de la position du tronc et de la tête ;
- une capacité accrue à maintenir l’équilibre dans des situations un peu plus complexes (par exemple, lorsqu’ils réalisent en même temps une autre tâche).
Ces changements suggèrent un mieux-fonctionnement du système cérébelleux impliqué dans l’équilibre et la coordination.
Des avancées mesurables en lecture
Sur le plan de la lecture, l’étude rapporte :
- une amélioration de la vitesse de lecture ;
- une diminution des erreurs de décodage (lettres inversées, substitutions, omissions) ;
- une meilleure fluidité générale sur la ligne de texte ;
- une amélioration de la compréhension, liée à une lecture moins coûteuse et plus automatisée.
Pour certains enfants, les progrès observés en quelques semaines équivalent à plusieurs mois de gain en lecture par rapport au rythme habituel.
Une corrélation entre équilibre et lecture
Un point particulièrement intéressant est la corrélation mise en évidence par les chercheurs : les enfants qui progressent le plus en équilibre sont aussi ceux qui progressent le plus en lecture. Cela renforce l’idée que posture, motricité et lecture partagent des mécanismes cérébraux communs, en particulier au niveau du cervelet et des réseaux de l’automatisation.
4. Comment un entraînement postural peut-il aider à mieux lire ?
L’étude avance plusieurs pistes explicatives pour comprendre pourquoi un travail sur la posture et l’équilibre peut soutenir la rééducation de la dyslexie.
1. Libérer des ressources cognitives
Chez certains enfants, maintenir une posture assise stable et soutenue demande déjà un certain effort. Si une partie de leurs ressources attentionnelles est mobilisée par le fait de « tenir » leur corps, il leur en reste moins pour le décodage, la compréhensioncontrôle de la lecture.
En améliorant la stabilité posturale, le corps devient plus « automatique ». Le cerveau peut alors se concentrer davantage sur le traitement du langage et du texte : la lecture devient moins fatigante et plus efficace.
2. Le rôle du cervelet dans les séquences
Lire implique l’enchaînement rapide de micro-séquences : identifier les lettres, associer les sons, regrouper en syllabes, former des mots, construire le sens. Le cervelet est justement une structure clé pour l’enchaînement fluide des séquences, qu’elles soient motrices ou cognitives.
En stimulant le cervelet par des activités motrices (équilibre, rythme, coordination), on peut potentiellement améliorer sa capacité à gérer d’autres types de séquences, dont celles impliquées dans la lecture.
3. Travail du rythme et perception temporelle
De nombreux enfants dyslexiques présentent des difficultés avec le rythme, la segmentation temporelle ou l’organisation des sons dans le temps. Des exercices moteurs rythmiques (marcher en rythme, sauter en suivant un tempo, coordonner bras et jambes) peuvent aider à affiner la perception du temps et des enchaînements.
Cette meilleure perception temporelle pourrait ensuite faciliter la segmentation phonologique et la mise en place d’une lecture plus fluide et plus régulière.
4. Motricité et neuroplasticité
L’activité motrice est un puissant stimulant de la neuroplasticité. Elle favorise la création et le renforcement de connexions neuronales, y compris dans des réseaux impliqués dans la cognition et le langage. En ce sens, travailler la posture et l’équilibre ne se limite pas à « renforcer les muscles » : cela peut contribuer à optimiser le fonctionnement global du cerveau.
5. Qu’est-ce que cela change pour les familles et les professionnels ?
Cette étude ne propose pas une méthode miracle, mais elle apporte des éléments concrets qui peuvent inspirer les pratiques.
Pour les orthophonistes
Les orthophonistes pourraient, lorsqu’ils le jugent pertinent, intégrer ponctuellement des micro-exercices posturaux ou rythmiques en début de séance, ou collaborer de plus près avec des psychomotriciens pour des suivis complémentaires.
Pour les psychomotriciens
L’étude met en valeur le rôle possible de la psychomotricité dans la prise en charge de certains profils dyslexiques. Elle renforce l’idée qu’un suivi pluridisciplinaire peut être particulièrement bénéfique : orthophonie + psychomotricité + accompagnement scolaire adapté.
Pour les parents
À la maison, sans chercher à reproduire un protocole scientifique, il est possible de mettre en place des activités ludiques qui soutiennent la posture et l’équilibre :
- jeux d’équilibre (marcher sur une ligne, tenir en équilibre sur un coussin) ;
- parcours moteurs simples dans le salon ou le jardin ;
- jeux dansés, rondes, activités en rythme ;
- activités bilatérales (utiliser les deux mains, croiser la ligne médiane).
L’essentiel est de rester dans le registre du jeu et de la régularité, sans pression de performance.
Pour l’école
L’étude rappelle également l’intérêt d’une école qui fait bouger. Les temps de motricité, les pauses actives, les activités corporelles ne sont pas opposées aux apprentissages : elles peuvent au contraire les soutenir, notamment pour les élèves présentant des troubles DYS.
6. Limites et précautions
Comme toute étude, celle-ci comporte des limites importantes à garder en tête :
- le nombre de participants reste limité ;
- le programme est intensif, ce qui n’est pas toujours simple à reproduire en conditions réelles ;
- les résultats sont mesurés à court terme (il faudra des études à plus long terme pour vérifier la durabilité des effets) ;
- tous les enfants dyslexiques ne présentent pas les mêmes profils, ni les mêmes besoins.
Il ne s’agit donc pas de présenter l’entraînement postural comme une solution universelle, mais comme une piste complémentaire intéressante à explorer dans une logique d’accompagnement personnalisé.
7. Ce que cette étude révèle sur la dyslexie
En définitive, cette étude renforce une idée qui se développe depuis plusieurs années : la dyslexie n’est pas seulement un problème de lettres et de sons. Elle s’inscrit dans une organisation cérébrale plus globale, qui implique la motricité, la perception, le temps, l’équilibre, l’attention.
En montrant qu’un entraînement combiné posture + lecture peut améliorer à la fois l’équilibre et les performances de lecture, cette recherche encourage à :
- sortir d’une vision trop « segmentée » des apprentissages ;
- penser la rééducation de la dyslexie dans une perspective pluridisciplinaire ;
- prendre au sérieux la place du corps dans les troubles DYS.
Conclusion : une piste prometteuse pour la rééducation des troubles DYS
L’étude publiée en 2025 dans MDPI ne remplace pas les approches classiques de la dyslexie, notamment l’orthophonie, qui reste centrale. En revanche, elle ouvre une voie nouvelle : celle d’une rééducation qui associe étroitement corps et lecture.
En montrant qu’un entraînement postural ciblé peut contribuer à améliorer la lecture, elle invite les professionnels, les familles et les institutions à envisager les troubles DYS sous un angle plus global, où le cerveau, le corps et les apprentissages interagissent en permanence.
Pour les enfants dyslexiques et leurs proches, c’est un message porteur d’espoir : il existe encore des pistes à explorer, des approches à combiner, et des leviers concrets pour rendre la lecture plus accessible, plus fluide et moins fatigante.
Sources
- Étude scientifique : Postural and Reading Training in Children with Dyslexia, publiée en 2025 dans la revue Brain Sciences (MDPI).
Disponible ici : https://www.mdpi.com/2076-3425/15/11/1218 - Informations générales : revue des travaux récents sur le rôle du cervelet dans la lecture, l’automatisation et l’équilibre, compilées à partir de publications MDPI en sciences cognitives et neurosciences.




